Un mouchard qui vous veut du bien

Mars 2009, station Belleville à Paris, trois jeunes Blacks, capuche sur la tête, se jettent sur un touriste asiatique pour lui arracher son collier en or. Sa compagne tente de lui venir en aide mais elle est aussitôt frappée. Sur le quai, personne n’intervient. Les voyous, qui parviennent à s’enfuir à travers le dédale des couloirs du métro, croient s’en tirer à bon compte. Mais la scène vient d’être filmée par l’une des 7 000 caméras de la RATP implantées dans le métro et le RER parisiens. Le couple dépose plainte et donne le signalement de ses agresseurs. La Brigade des réseaux ferrés (BRF) est saisie de l’enquête. Elle doit faire vite. Le délai légal de conservation des images de vidéosurveillance est de trente jours en France, mais la RATP, qui croule sous les enregistrements, les détruit au bout de trois. Grâce à l’exploitation de la bande vidéo, les trois délinquants, dont deux mineurs, sont identifiés, interpellés puis écroués. Ils font partie d’une bande surnommée « les arracheurs de colliers en or », qui s’attaquait à des Asiatiques dans l’Est parisien.
Après la surveillance téléphonique et le fichier ADN, la police utilise de plus en plus souvent la vidéosurveillance comme outil de prévention, mais surtout d’élucidation dans les affaires de délinquance de voie publique. En 2008, la Brigade des réseaux ferrés a eu recours à la vidéosurveillance dans 420 affaires. Quarante-deux personnes ont été interpellées grâce à cet outil, et une centaine d’autres sont actuellement recherchées sur photo. Les caméras n’ont pas un effet dissuasif dans le métro mais permettent d’arrêter plus de malfaiteurs. Généralement, les délinquants se cachent derrière une capuche ou une cagoule au moment de commettre leur délit, car ils savent qu’il y a des caméras mais ils oublient très souvent qu’ils sont filmés bien avant et après. C’est ainsi que la police parvient à les identifier.
Le gouvernement prévoit de tripler le nombre de caméras de vidéoprotection d’ici à la fin de 2011. La France en compte aujourd’hui 20 000 sur la voie publique, l’objectif est de dépasser les 60 000. Le gouvernement veut inciter les communes et autres acteurs à s’équiper. Pour ce faire, un décret du 22 janvier est venu simplifier les demandes d’autorisation d’installation. Depuis deux ans, 23 millions d’euros ont été débloqués par l’Etat pour accompagner 600 projets environ.
A Paris, 1 240 caméras doivent être installées sur la voie publique avant 2012 contre 336 aujourd’hui. Ce qui place la capitale encore très loin derrière des villes comme Londres ou Moscou. La facture de 60 millions d’euros (50 000 euros par caméra) a longtemps été un frein à l’implantation du dispositif à Paris. La frayeur de Big Brother faisait le reste. Dans un pays très attaché au respect de la vie privée, la vidéosurveillance a longtemps soulevé inquiétudes et protestations. Aujourd’hui d’ailleurs, au ministère de l’Intérieur, on ne dit plus « vidéosurveillance » mais « vidéoprotection », preuve que le sujet est encore sensible. Mais, petit à petit, comme pour les empreintes génétiques, les barrières tombent. Bertrand Delanoë, le maire de Paris, et ses élus socialistes, qui dénonçaient auparavant les dangers de ce système, viennent de trouver un accord avec la Préfecture de police de Paris pour l’implantation d’une soixantaine de caméras en moyenne par arrondissement. Seuls les Verts et les communistes, qui estiment que ce dispositif «va dan s le sens du fichage généralisé des habitants», continuent à faire de la résistance.
Destinées jusqu’ici à observer la circulation et les manifestations, les caméras seront désormais orientées sur les lieux les plus touchés par la délinquance comme certaines gares parisiennes, les Champs-Elysées, les abords de la tour Eiffel ou quelques quartiers tels que la Goutte d’Or (18e), les Olympiades (13e) ou la cité Curial (19e). Tous les emplacements surveillés seront signalés dans la rue par un pictogramme représentant une caméra. Dans chaque commissariat, les policiers pourront voir en temps réel ce qui se passe dans les lieux sensibles et ainsi intervenir sur place avec l’effectif approprié. L’ensemble des images sera centralisé dans une salle de commandement de la préfecture de police et à la caserne Champerret, chez les pompiers de Paris. Contrairement à ce qui se pratique à Londres, où ce sont des sociétés privées qui visionnent les vidéos installées dans les rues, à Paris, des policiers seront chargés de ce travail.

Philippe Berti et Jean-Michel Décugis
Publié le 02/07/2009 sur www.lepoint.fr